Sous cette rubrique, j'ai envie de prendre le temps de renouer avec mon amour pour l'écriture et ainsi de partager avec vous des histoires, des anecdotes réelles! En toile de fond, bien évidemment la nature et les animaux!
Le geai imitateur
En plein cœur de l’été, je profite des premières heures de la matinée pour monter ma jument sur un petit sentier bucolique, reliant deux hameaux des montagnes valaisannes.
Tout y est calme. Des raies de lumières habillent l’air de paillettes d’or.
De temps à autre une branche de mélèze me caresse la joue.
Les premiers bruits d’élytres se mêlent à la respiration encore nocturne du sous-bois.
Les toits d’ardoises du village que je viens de quitter, au pas de ma monture, se serrent les uns contre les autres, se lovent entre les rues. Des ruelles qui accompagnent au son du passé une dame en costume traditionnel: voûtée, elle se dirige vers la boulangerie d’où m’arrivent par instant les effluves du pain croustillant, tout en rondeurs, bien doré, juste sorti du four.
Un vieux tracteur crachotant et brinquebalant quitte la rue principale en direction des champs où l’herbe haute et mûre attend la faux pour mourir sous le chant régulier de l’acier, puissant comme le geste du paysan.
Tout en contrebas, le torrent trace au milieu de la vallée un ruban d’écume blanche aux reflets métalliques. Le long de ses berges, les triangles des tentes des campeurs sont autant de taches de couleurs vives qui éclatent au fond de mes rétines.
Des enfants jouent dans les eaux vives, heureux, sans contrainte. Leurs éclats de rires me parviennent avec la brise matinale qui collectionne en son cœur les bruits de la vie, des activités humaines, des rêves des animaux.
En direction d’Aoste se dessine le diamant blanc du Pigne d’Arolla.
Ce matin, ce sont encore les bleus de toutes les intensités qui modèlent sa face nord, ses séracs, sa corniche sommitale. Il est auréolé d’une luminescence turquoise, légère, transparente comme un voile de brume. Un instant je pense au si beau poème de Jean Villars Gilles qui glorifie se bout de terre : ….
Monte avec le jour du village Aux chalets noirs en contrebas Prisonnier du blanc paysage Dominant la pente je vois Comme en une estompe chinoise Un pont, des arbres de sépia Par-dessus le ciel bleu turquoise Sur cette blancheur qu’il y a Le soleil, conquérant l’espace Se hisse sur des murs de glace Au fond le Pigne d’Arolla Depuis des siècles qu’il est là………
Je les ai apprises par cœur ses paroles tant elles parlent aux cordes sensibles de mon âme, et parfois je me plais à les réciter à El Djezaïr, ma monture, juste pour le son de ma voix, juste pour la mélodie des paroles, juste pour devenir pierre, écorce d’épicéas, rayon de soleil, ombre des vies de la vallée.
Je suis heureuse sur le dos de ma cavale, de mon odalisque, de ma fille du désert comme je surnomme ma jument au sang d’origine arabe.
Avec elle je suis seule au monde, nourrissant mon corps des mouvements de sa musculature puissante, mon esprit de son odeur forte, mon cœur de ses crins où se cachent, selon les bédouins, tout le bonheur de la terre.
Heureuse de vivre, simplement, en ce matin de juillet.
Heureuse d’être là, au cœur des Alpes.
Heureuse de sentir la vie vibrer contre mon corps.
Heureuse de respirer l’existence jusque dans sa substantifique moelle.
Heureuse de communier avec la nature dans sa secrète intimité.
Plus haut, le sentier perd de sa raideur, semble s’assagir.
Mais très vite son horizontalité séductrice se rétréci comme peau de chagrin, ne devenant de sentier que ride forestière entre vieilles souches et épilobes à la floraison débutante.
Brusquement, la surprise stoppe El Djezaïr dans son élan. Elle s’arrête, relève la tête, les oreilles pointées en avant, émet un ronflement interrogateur.
Je connais tant la franchise de ma compagne que je ne cherche pas à la remettre en avant mais tend l’oreille, scrute l’ambiance verte de la forêt, m’efforce de lire le secret des ombres encore nichées au creux des troncs.
- Qu’est-ce que tu as ma douce ?
Je pose sur son encolure, à la base du garrot, une main apaisante et câline. Je la sens inquiète et tendue. Des doigts je la gratouille juste à la base de la selle pour lui rappeler qu’elle n’est pas seule, que je suis là.
Et c’est à mon tour d’être stupéfaite.
Je me retourne pour scruter le bas de la pente, chercher le long du sentier le poulain qui vient de hennir.
Je ne vois rien et pourtant cette voix qui vient d’appeler ne peut qu’appartenir à un tout jeune animal.
Ma jument regarde dans la même direction que moi.
Rien ne bouge dans les rayons de soleil.
Rien si ce n’est le monde de la sylve, lilliputien ou plus grand mais toujours discret, se coulant entre frondaison et racines tortueuses.
Un nouveau petit cri nous parvient. Un timide hennissement plein d’interrogations inquiètes.
El Djezaïr répond par un tendre appel.
Je ne comprends pas. Aucun poulain ne vit dans la vallée.
Encore une fois la voix se fait entendre, plus proche.
A la recherche d’une réponse, je lève les yeux et aperçois, à contre-jour, la silhouette d’un magnifique geai qui sautille, volète de branches en branches.
Son petit œil rond, brillant surveille nos moindres faits et gestes.
Se sentant épié, il se met innocemment à lisser ses plumes, une à une, appliqué à une toilette matinale qu’apparemment rien ne saurait déranger.
Je me perds dans la contemplation de son magnifique ramage, dans le bleu électrique des plumes bordant ses ailes. Les geais sont des oiseaux que je trouve absolument splendides, presque imposant par leur physique mais aussi par leur présence bagarreuse au sein des forêts alpestres.
Mon odalisque, moins encline que moi à admirer la gente ailée de son coin de pays appel encore une fois le poulain qu’elle croit perdu à flanc de montagne, inquiète, sentant au plus profond d’elle-même se réveiller toute sa fibre maternelle.
Je la rassure, un sourire entendu aux lèvres, guettant discrètement les faits et gestes du bel oiseau…qui répond à ma jument en imitant de son mieux sa voix, faisant surgir de ses cordes vocales les pleurs d’un jeune animal perdu et pétri d’inquiétude !
Je laisse éclater ma joie, partage avec ma monture ma brusque euphorie, lui explique qu’il n’y a aucun poulain ou pouliche perdu dans les pentes escarpées alentours, mais un immense cadeau de mère nature. Une perle rare qu’elle nous offre en ce matin comme l’un des plus beau de ses joyaux : nous faire entendre les dons d’imitateur des geais !
On m’avait dis, il y a longtemps, que ces magnifiques oiseaux étaient tout à fait capables d’imiter les bruits et les sons se faisant entendre dans leur environnement direct ! Mais jusqu’à présent je ne n’avais jamais eu l’occasion de vérifier ses dires recueillis auprès des anciens chasseurs de la vallée. En réalité, je n’y croyais qu’à moitié…mais aujourd’hui l’oiseau est là, imitant l’appel des chevaux, allant jusqu’à leurrer ma douce cavale croyant en la présence d’un orphelin sur le sentier !
Je suis séduite, intensément heureuse, vibrant à l’unisson de ce coin de terre.
Immensément comblée d’être et de vivre.
Reconnaissante à la nature.
Sous moi, je sens ma belle s’impatienter, un brin vexée, ne voulant plus se soucier d’un oiseau moqueur, aussi doué fut-il !
Je détends mes rênes, serrent à peine mes mollets et me voilà conduite dans un trot rapide, aérien, laissant au loin le geai et ses talents méconnus. Avec El Djezaïr nous ne faisons plus qu’un, nous donnant totalement au plaisir charnel de l’effort dans la fraîcheur de cette matinée estivale qui nous laissera des souvenirs vifs et beaux, aussi uniques que rares.
Voici un texte en hommage à Pastis, (renommée "Coeur" à sa demande!), car c'est à elle que je dois d'être encore en vie aujourd'hui...au coeur de la tempête elle ne m'a pas abandonné...
Pastis-Coeur nous a malheureusement quittée le samedi 06 mars 2010, dans sa 17ème année! Mais sa place dans mon coeur restera la sienne...à tout jamais....un autre chien ne saura la remplacer, il viendra en son temps à mes côtés pour de nouvelles expériences de vie, un chemin en commun qui sera unique comme fut celui qui nous a uni durant de si belles années, Pastis et moi.
Au coeur du blizzard
L'hiver s'installe sur la vallée. Les flocons ont déjà blanchis les toits d'ardoise, ramené tout le bétail dans la chaleur des étables, fait se pelotonner les chats près des feux de cheminée. Les enfants, quant à eux, attendent d'autres chutes de neige pour retrouver leurs jeux de froidure: batailles de boules de neige, glissade dans les rues verglacées. Aujourd'hui, je suis invitée dans un mayen pour y manger du lapin, cuisiné au vin blanc. J'aime me retrouver là-haut, dans la montagne, loin de la vie du village. L'été, les cris des touristes retentissent, appellent les échos du fond des âges, s'égaillent jusque dans les moindres recoins de l'alpe alors qu'aujourd'hui je sais que seul le silence sera maître des lieux, et j'aime ça!
Je quitte le fond de la vallée au volant de ma voiture. Sur le siège, à côté de moi, Pastis, ma fidèle chienne et amie! La truffe collée au pare-brise, elle ne quitte pas des yeux la route enneigée qui, depuis que nous avons quitté les dernières maisons, n'est plus dégagée par le service de la voirie. Seules les traces d'une jeep ont déflorés le tapis ouatiné qui monte doucement. Sans doute celle du paysant un peu ermite, un peu poète qui est rentré chez lui, tout là-haut sous le col. Ma voiture, elle, entame une drôle de chorégraphie pour se jouer des premières congères alors que je lui demande un dernier effort pour pouvoir la garer en dehors de la route d'alpage. Il fait beau. Le ciel est bleu. Tout au sur, des nuages nous arrivent depuis l'Italie, ne présageant rien de bon pour les jours à venir. Une certaine douceur de l'air ne fait d'ailleurs que confirmer les prémices du ciel. Rien d'inquiétant. C'est l'hiver.
J'ai à peine le temps d'ouvrir la portière que Pastis se rue à l'extérieur, toute heureuse de pouvoir jouer dans la neige fraîche, y enfouir la truffe, gratter derrière une hypothétique proie, se rouler dans la poudreuse, redevenir un chiot s'émerveillant et s'étonnant de tout comme de rien. Je respire à pleins poumons. Le calme de la montagne m'habille de ses cotonnades aux couleurs du temps. Je suis bien. Je suis heureuse. Le panorama est somptueux. Je tourne sur moi-même, derviche tourneur perdu dans l'univers enivrant de l'altitude, de l'air, de l'espace, de l'infini.
On m'attend à quelques centaines de mètres d'ici. Ce n'est pas loin. Je prends mon temps et marche dans la neige, flirtant avec l'hiver annoncé. Je le flatte, lui souri, le caresse, l'amadoue, m'offre à ses morsures et à ses griffures. Je suis sa maîtresse, son amante, aime ses exigences, son austérité jusqu'à l'extase. J'ai toujours été une enfant du froid, préférant à toutes les saisons celle s'échelonnant de décembre à mars avec son cortège de gels, de blizzards, de froids, de givre...et de fêtes!
Quelques toits d'ardoises pointes leur faites au-delà d'un début de congère. Une cheminée fume. Des odeurs de civer viennent me taquiner les narines. Je frappe les semelles de mes souliers contre les madriers extérieurs avant d'entrer. Mes amis sont là. Chaleur. Douceur. Amitié. Convivialité sont les maîtres mots des heures qui s'écoulent à l'abri du temps. Dehors le ciel se charge. Les nuages assombrissent le paysage. Des premières et éphémères dentelles de neige virvoltent dans l'air. Nous n'en avons que plus envie de nous calfeutrer auprès du pierre ollaire, sans se soucier du vent qui commence à siffler dans la cheminée. Nous buvons un dernier café. Pastis est sous la table, à mes pieds, son regard suivant les moindres de mes gestes. La montagne devient omniprésente jusque dans la danse des flammes du poêle. La nuit tombe beaucoup plus vite que d'habitude. Elle descend les pentes, avalent les reliefs, le monde extérieur. Il me faut partir. Rejoindre le fond de la vallée. Sur le pas de porte, la quantité de neige accumulée en quelques heures me surprend. Le vent coupe comme une lame. Maintenant la neige tombe drue, serrée. Je relève le col de ma veste. Les flocons emmenés par la furie d'Eole dansent une sarabande effrénée, pris d'une ivresse colelctive qui me saisit à peine quittée la protection des murs de mélèze. Plus de trace. Ne reste qu'une blancheur sans haut, sans bas, sans horizon, sans verticalité. Un tourbillon unique. Le vent siffle à mes oreilles. Les flocons devenus aiguilles me font baisser le visage. Parfois je m'enfonce jusqu'aux genoux dans une congère invisible. Je suis sereine. Je connais bien la montagne et la voiture n'est qu'à quelques mètres. Le froid transperce très vite mes vêtements. Devant tout est blanc. Derrière tout est blanc. Déjà nivelés par la tempête, mes traces disparaissent au fur et à mesure. Les éléments revirginisent le monde, s'offusquant de tout ce qui pourrait lui être souillure et plaie infâme dans sa pureté retrouvée que l'hiver lui offre. Pastis est à mes côtés, compagne dans cet univers hostile. Nous avançons péniblement, mon amie se collant de plus en plus contre ma jambe droite. Gentiment je me moque d'elle pensant qu'elle cherche à se protéger de la tempête qui fait rage. Machinalement je passe ma main sur son dos en la traitant de petite peureuse! Ses yeux me fixent, sans relâche. Je la rassure, sans modifier le rythme de ma marche même si parfois Pastis me fait trébucher, tout son poids contre mon genou! Un pas après l'autre, nous nous enfonçons dans la nuit, dans le froid, dans le vent. Et elle, la douce, la tendre Pastis bondi en avant, me fait brusquement face, les babines retroussées, un grognement faisant frémir ses mâchoirs dans un rictus menaçant! Je m'arrête, stupéfaite! Dans cette tempête qui en ferait aucun cadeau au moindre promeneur isolé, je dois faire face à une chienne méconnaissable, le poil hérissé, les muscles bandés comme un fauve resurgit du plus profond des histoires moyenne-âgeuses. Je lui parle pour tenter de la calmer, ma voix tremble un peu. Je ne reconnais plus mon amie qui quelques heures plus tôt recherchait mes caresses en appuyant sa tête contre mes mains. Brusquement je sens le froid. Le visage me fait mal. Il n'y a plus ni de haut ni de bas. Seul un tourbillon que je sens devenir mortel m'isole du monde de la vallée. Je suis loin de tout. Seule. Seule face à un fauve. Seule face à un animal que je reconnais plus! En une fraction de seconde, les babines retombent. Les oreilles noires se pointent dans ma direction. Ma chienne se couche dans la neige, la queue frétillante, les yeux interrogateurs. Je veux continuer, poursuivre en direction de la route...et les menaces de Pastis reprennent de plus belle. Elle s'approche de moi, grognante et plus déterminée que jamais à ne pas me laisser passer...sans la moindre trace d'hésitation elle revient se placer contre ma jambe appuyant de tout son poids sur mon genoux, ses yeux ne quittant plus mon visage...et enfin je comprends, enfin je saisis le message de mon amie...je suis perdue! Dans la tempête j'ai égaré mon chemin! Chaque pas m'éloigne de la route, de la voiture, me conduit vers une longue errance, une lente somnolence et peut-être la mort! Cette fois j'ai peur! Peur du blanc et du vide. A genoux dans la tourment, je serre Pastis contre moi, plonge mes yeux dans son regard et lui confie tout simplement nos existences en saisissant son collier de mes doigts gourds. Le blizzard a encore redoublé de violence, me fait me plier en deux. Il fait complétement nuit. Je parle à Pastis, lui demandant doucement de me reconduire à la voiture. Un regard de sa part et elle m'entraîne sans la moindre hésitation loin de ma trajectoire initiale. Je lui fais confiance, sa détermination me rassure et me réconforte, me fait oublier une envie de vomir omniprésente alors que tout est brusquement devenu terriblement hostile. Seulement quelques minutes. Une fraction de temps qui me paraît invraisemblablement longue et entre deux bourrasques j'entreaperçois le capot de ma voiture recouvert de neige fraîche. La vision s'évanoui avec la prochaine rafale qui me fait suffoquer. Encore quelques secondes et je pose mes mains sur la portière côté conducteur, des larmes plein les yeux, certaines gelant déjà sur mes joues. L'émotion est à son comble. Je serre Pastis sur mon coeur. Elle agite la queue avec frénésie, me lèche le visage. Je lui parle, d'égal à égal, la remerciant de tout ce qu'elle vient de m'éviter, des heures d'angoisse dont elle m'a sauvé et peut-être même d'une mort lente à quelques centaines de mètre de la route, de la voiture, de la vie!